À travers l’épaisseur sèche du mur de terre, m’atteint, murmure continu assourdi, le palabre, sous le fromager de la cour du chef de la
terre... Bégoin tente d’arracher depuis le matin l’or nécessaire à la construction d’une école... il n’enlèvera sans doute la décision que tard dans la nuit ; éclats de voix qui montent
dans l’air étouffant couvrant la voix avinée de Bégoin qui n’échappe jamais aux malsaines congestions des repas trop arrosés.
Je suis arrivé à la rescousse, la matinée s’achevant ; Bégoin ayant déjà trop de bières dans le ventre, les anciens m’ont écouté avec
une bienveillante bonhommie, mais ma jeunesse, si elle les séduit parfois, ne pose que peu de poids dans les étranges tractations que leur impose à travers nous, l’administration
« blanche » d’Abidjan. Une école de village, pépinière de commis futurs, ne les émeut : guère... Ils songent à la forêt, aux buttes d’ignâmes, aux cacaoyères, à l’effluve folle
des caféiers en fleurs, aux poids d’or sculptés. La chemise blanche et le pantalon de tergal, pour eux, c’est un jeune qui part et beaucoup de buttes qui ne se lèveront jamais, une fille qui
demeurera stérile, seins fanés. Je suis encore trop con pour comprendre cette attitude. Je bagarre moi pour leur apporter la civilisation.
La voix de Bégoin s’éraille au-dessus du murmure ; il a trop baffré, trop bu pendant le repas ; la sauce d’arachide lui
dégoulinait dans la rousseur de sa barbe et son oeil porcin suivait les hanches de Brou, la fille du chef de la Terre qui nous accueillait.
Le toit de tôle éclate en petites explosions brèves sous le soleil. Allongé, je somnole dans une sueur fastidieuse qui m’inonde les replis
du cou ; l’épaisseur des pagnes, lourdement imprégnés de parfums, atténue la rudesse du lit de terre. Je pense à la courbe des hanches de Brou qu’un soir, j’avais distraitement caressée,
alors qu’elle se tenait debout, près de mon siège. Intentionnellement ? Peut-être... dans ma naïveté de trop récent dépucelé, je ne percevais pas encore l’étonnante et fraîche liberté qui
remuait le corps des filles du Moronou. Quand, le repas terminé, j’avais fait part de mon besoin de repos, la mère m’avait conduit dans une petite cour, isolée des autres cases ;
s’effaçant devant moi, elle m’avait murmuré dans un sourire : "C’est la chambre de Brou, elle te l’offre". Je n’y avais pas prêté plus d’attention.
Le murmure du palabre paraît s’amplifier. Domine la parole rauque de Kouassi, le chef de village. Longues périodes qui se lovent à plaisir
dans les labiales de la langue agni. Goût insatiable de la parole. Kouamé m’a dit un jour la complexité syntaxique de l’agni, il m’a parlé à ce propos de Démosthène. Il a raison. Je me perds
dans les bribes, qui me sont compréhensibles, d’une pensée circulaire qui s’élabore dans cette jouissance sensuelle de l’oralité.
Glissements de pieds nus sur la terre battue de la cour. La porte s’ouvre, déchirant la pénombre tiède, se referme aussitôt... Le murmure du
palabre s’éloigne par cette présence nouvelle ; s’écarte aussi ma songerie. Bourdonnement des oreiIles, mon corps attend. Je vois Brou contre la porte refermée ; elle porte une
brassée de linge, celui qui séchait tout à l’heure à même la terre battue de la courette. Silencieuse, elle s’approche d’un coffre de bois placée à gauche du lit, contre le mur. EIle
s’accroupit, ramassant les plis de son pagne entre ses cuisses, les genoux découverts, geste familier des femmes au marché quand elles étalent leurs cuvettes d’émail multicolores qui
contiennent les fruits de leur cueillette. Regards furtifs sur mon corps allongé. Elle plie les linges et les serre dans le coffre. Son visage de mon côté ; elle sourit. Je tends le bras
et caresse ce sourire. Bégoin l’a-t-il jamais baisée ? Non, il noie son voeu de chasteté dans le vin et la bouffe, il s’émascule dans sa goinfrerie et ses ivresses... et puis dans son
honnêteté de confesseur, il ne peut déconseiller de baiser et baiser ses « confessées ».
Brou interrompt sa tâche. Elle incline sa joue sur sur ma main. L’ouverture carrée de son caracot présente la naissance gonflée des
seins ; ma main s’y glisse, mes doigts fouillent tendrement cette mollesse charnue ; elle avance le buste, attentive et nonchalante ; les seins sont mous, ma main s’égaille avec
plaisir dans cette lascivité tiède et sensuelle. Exploration lente encouragée par le sourire qui devient rire gloussant un peu ridicule. Je m’assois sur le lit et la prenant sous les aisselles,
je la lève. Le corsage, très resserré sous les seins, refuse de glisser . Elle est immobile. Le petit rire qui s’égrène... le ronronnement du palabre par dela le mur... Mes mains sur ses
hanches, je l’attire sur le lit à mon côté ; elle se laisse étendre. Sous les volants du corsage, je touche un ventre ferme et lisse. Sang aux tempes, je me frotte contre sa cuisse gauche.
M’écartant d’elle, sa main se pose sur la braguette de mon short tendu par la verge ; elle rit de nouveau et me montre du doigt la direction de la cour où s’éternise le palabre :
« Sois sage, un homme peut venir. Plus tard, une autre fois, une nuit, plus tard... ». Je ne peux rien entendre, j’ai trop faim de ce corps... ma main s’engouffre dans les plis du
pagne qu’elle écarte hâtivement. Les cuisses paraissent, longues luisantes et noires, une merveille qui s’épanouit dans l’œil étonné. Pagne écarté, la toile rouge vif du cache-sexe qui laisse
découverte l’aîne fragile et souple... touffes frisées et drues de la toison. Je tente de dénouer la bande de tissu qui dissimule le sexe. Brou serre malicieusement les cuisses, je n’entends
plus les nons qui entrecoupent son rire. Le cache-sexe est réticent ; c’est d’une compiication, ce bref vêtement : il se noue à la naissance des fesses, au bas du dos, sur une
ceinture de perles qui ceint le haut des cuisses. Si Brou n’y met pas du sien, au revoir l’amour et la fournaise de sa vulve... Je me vautre sur elle, prêt de jouir. Le puceau d’hier est encore
un très mauvais amant... Elle le devine et me repousse gentiment, se soulève du lit et rejettant les pagnes qui la ceignent, entreprend de dénouer le cache-sexe, ventre tendu, cuisses
entrouvertes ; le cache-sexe tombe, découvrant une vulve mauve qui mousse de désir ; j’enfouis ma verge durcie dans cette fiévre...quelques soubre-sauts hâtifs, je pense à la
goinfrerie de Bégoin, je ne diffère guère, la même connerie avide nous agite. Brou ondule sous moi et j’éclate en elle, râlant de joie... Je me retire, elle prend mes couilles au creux de ses
mains et les masse lentement tandis que sa joue effleure ma verge ramollie et humide d’elle : « Tu reviendras ».